Historique de la Formation des Personnels Pénitentiaires.(1)

Posté par philippepoisson le 29 octobre 2008

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La prison de la Santé est le berceau de la première école nationale

« Pendant longtemps, les agents travaillant dans les prisons françaises n’ont bénéficié d’aucune formation sinon « sur le tas ». Cohabitaient dans les prisons, rappelons-le, quatre catégories de personnel : le personnel de direction (directeurs et inspecteurs, contrôleurs et sous-directeurs, la terminologie a varié au cours du XIXe siècle), le personnel administratif (économes, greffiers comptables, commis et teneurs de livres), le personnel spécial (médecins, chirurgiens, apothicaires, aumôniers et architectes) et le personnel de garde (gardiens-chefs, premiers gardiens et gardiens). Ces quatre catégories de personnel ne se rencontraient que dans les maisons centrales et dans les institutions pour mineurs. Dans les prisons départementales (près de quatre cent pendant tout le XIXe siècle), n’était en poste le plus souvent qu’un personnel de garde composé d’un gardien-chef, de sa femme occupée au quartier des femmes et d’un ou deux gardiens.

 

 

La Monarchie de juillet et l’Empire autoritaire avaient créé les bases réglementaires et institutionnelles grâce auxquelles l’Administration pénitentiaire avait pu se structurer et se doter des moyens et des instruments indispensables à sa politique (le premier volume de la Statistique pénitentiaire paraît en 1854, les circonscriptions départementales sont créées en 1856, la « Pénitentiaire » est dotée d’une direction en 1858), la centralisation permettant de gommer et de transcender de forts particularismes locaux. L’Empire libéral commença à mettre en œuvre des réformes importantes visant tant au traitement différencié des prisonniers (création de quartiers de préservation et d’amendement, développement des travaux extérieurs, mise en place d’une « commission pour l’examen des diverses questions relatives au patronage ») qu’à l’amélioration du service rendu par les agents. L’intérêt pour la formation des gardiens se manifeste à partir des dernières années du Second Empire d’autant que les rapports des autorités insistent, en de longues litanies, sur les insupportables carences dans le recrutement et la formation des gardiens, au point que nombreux étaient les responsables qui songeaient à les remplacer (par des frères ou des « éducateurs » laïcs). »[1]

 

 

Un des problèmes auquel l’Administration a dû faire face est donc l’éducation du gardien et son comportement vis à vis du détenu. La circulaire du 10 décembre 1857 précise bien cette situation, « A des conditions de force physique qui imposent à des condamnés enclins à la violence, et qui réclament un service de jour et de nuit, ces agents doivent joindre certaines qualités d’intelligence et d’éducation » (code des prisons – circulaire du 10 décembre 1857) – Les directeurs, à qui appartient la présentation des postulants, s’assurent de leur aptitude par un examen qui consiste en une dictée et quelques simples opérations d’arithmétique élémentaire…

 

 

Dans quelques maisons centrales dont Melun, certains directeurs organisent des écoles de gardiens avec l’aide de l’inspecteur et de l’instituteur. Le ministre souhaite vivement que cette expérience soit étendue à toutes les centrales.

L’Inspecteur Général Lalou va dans le même sens lorsqu’il dit: « La création d’une école professionnelle dans les maisons centrales, école dans laquelle, tout en complétant l’instruction primaire des gardiens, on tâchera de les former de manière à ce qu ‘ils soient capables d’exercer une influence morale sur les détenus ».

 

 

Les initiatives sont laissées à l’appréciation des directeurs, Melun a la sienne le 20 juillet 1874, mais elle est malheureusement supprimée en août 1878 sans que l’on en connaisse vraiment la cause.

Il semble que le directeur soit la première personne à limiter l’action de l’école. Les cours doivent s’effectuer durant le service des gardiens. En raison du faible effectif, il s’avère quasiment impossible de libérer ces derniers trois fois par semaine. De plus, n’étant pas obligatoire, l’école attire assez peu de candidatures. L’instituteur étant pris par ses classes de détenus et ses travaux administratifs, se trouve peu disponible pour les gardiens qui ne sont pas soutenus par l’Administration… Elle est réactivée en 1889…

 

 

Suite aux recommandations des congrès pénitentiaires internationaux de Londres et de Stockholm, l’Administration Pénitentiaire va mettre en place des écoles de gardiens.

 

Dans la circulaire d’ensemble du ministère de l’Intérieur en date du 20 mars 1869[2], vaste texte de 23 pages, on voit apparaître pour la première fois l’idée d’une école de « gardiens ». Elle est traitée en 15 lignes, à l’occasion de la nécessité du développement de l’expression écrite des agents de la surveillance « qui sont appelés très fréquemment à constater par écrit les divers faits dont ils sont témoins pendant leur service et notamment les infractions disciplinaires commises par les détenus».Curieusement, ce problème de la communication sera repris dans une brochure éditée en 1967 par le Comité Européen pour les Problèmes Criminels,[3] précisant « qu’il est manifestement indispensable que le personnel de surveillance possède et perfectionne la capacité de noter et de transmettre tous les détails importants sur la conduite des détenus ».

 

 

Quelques directeurs de maisons centrales ont cru devoir faire appel au concours de l’instituteur et de l’inspecteur pour organiser une école de gardiens. Les circulaires d’ensemble des 20 mars 1873[4] et 20 mars 1876[5] consacrent également quelques lignes aux écoles de gardiens. Le premier texte insiste sur la nécessité de développer l’instruction primaire des gardiens. II déplore déjà que :

« Les exigences du service ne permettent pas toujours à ces agents de consacrer beaucoup de temps à l’étude », et annonce que « des récompenses seront accordées aux agents chez lesquels il sera constaté de sensibles progrès. Ils pourront obtenir, soit une gratification, soit un avancement exceptionnel, sinon leur inscription sur la liste des candidats à l’emploi de gardien-chef ».

 

La circulaire de 1876 concrétise ces promesses et présente le tableau d’honneur des récompenses : « des ouvrages d’une certaine valeur ont été accordés » à deux enseignants, douze autres ont reçu des gratifications et 46 agents de 13 établissements ont obtenu des livres d’honneur, en raison de « leurs progrès à l’école élémentaire ». Bien plus, cette circulaire généreuse prévoit qu’en vue d’encourager davantage les gardiens à profiter des facilités qui leur sont données pour s’instruire, il a paru qu’il y avait lieu de les exonérer des frais d’achat des livres élémentaires et des fournitures de papier, plume, encre, crayon. Cette dépense restera à la charge de l’Etat.

 

Les écoles de gardiens tombèrent très vite en désuétude, faute d’un personnel suffisant. En 1873, pourtant, des récompenses avaient été instituées « pour les agents ayant fait des progrès » ; en 1875, les élèves avaient été exonérés « des frais d’achat des livres élémentaires et des fournitures de papier, plumes, encre, crayons, etc. » Dans la réalité, alors que certaines écoles eurent tôt fait de fermer leurs portes, soit faute d’enseignants (les instituteurs, avec les lois Ferry, durent se consacrer exclusivement à l’éducation des détenus), soit que « des motifs de service en aient entravé la marche », la plupart ne fonctionnèrent que de manière intermittente. Beaucoup de directeurs profitèrent du fait que l’enseignement n’y était pas obligatoire pour supprimer des écoles qui « ne furent jamais que très peu professionnelles ». Elles servirent principalement à l’alphabétisation de certains gardiens.

 

 

L’idée de la formation est donc lancée, déjà en 1892, la Société Générale des Prisons consacre une séance aux « Ecoles de gardiens » dans le bulletin de la Société Générale des Prisons (1892)[6]

 

Le rapporteur du budget 1892-1893 préconise le projet d’une école de gardiens à Paris, car de 1876 à 1892 les écoles de gardiens locales ont « eu des destinées variables ».

 

 

Par exemple, en 1891, une école de gardiens est mise en place à la prison de la Santé : comme à Melun, c’est le personnel supérieur qui donne les cours, mais ceux-ci sont destinés cette fois aux gardiens des autres prisons (logés dans vingt cellules) en vue de les préparer aux fonctions de gardien-chef. Par la suite, logés toujours à la Santé, les gardiens vont suivre leurs cours au Dépôt. De cette formation, pourtant élémentaire ( Melun où l’on alphabétise ) ou pratique ( la Santé où l’on inculque des rudiments de technique plus que de science pénitentiaire), les « grands esprits » de la Revue pénitentiaire se méfient : « Je serais désolé de voir introduire dans notre pays des sortes d’académies pénitentiaires où nos surveillants seraient bourrés d’une théorie indigeste et inutile, à la sortie desquelles ils trouveraient indigne de leur science de monter la garde à 1 200 francs par an dans nos établissements pénitentiaires ». L’Ecole de la Santé n’accueille pourtant qu’une douzaine, puis une vingtaine d’élèves. Mais des écoles de gardiens commencent à se créer dans toutes les grandes prisons, qui forment cette fois à titre initial les gardiens nouvellement recrutés : la soif d’éducation est irrépressible, toutes les nouvelles recrues sont volontaires pour acquérir une formation distillée pourtant par des gens de peu de compétences, sous la forme d’un rabâchage du b.a-b.a de la pratique pénitentiaire et des articles du Code d’instruction criminelle. A Fresnes, l’école de gardiens comprend de dix à quinze élèves, qui aspirent (vainement) aux emplois de gardien-chef et de gardien commis greffier. Pour ce faire, il leur faudrait parfaire leur formation initiale à l’école du Dépôt, (transformée en Ecole supérieure depuis le 16 octobre 1893).

Dès 1892, le rapporteur du budget spécial de l’administration pénitentiaire à la Chambre des députés avait émis l’idée que fût créée à Paris une « école de gardiens ». Avec la loi du 14 août 1885, les gardiens étaient tenus de rédiger un bulletin de « constatation journalière de la conduite et du travail » de tous les prisonniers. En 1888, le Conseil supérieur des prisons, relayé par le Comité des inspecteurs généraux, avait appelé de ses vœux la formation améliorée des gardiens dans ce but. La loi de finances du 29 avril 1893 avait retenu le principe de cette création et prévu un budget de 18 000 F. Une Commission fut donc instituée « en vue d’élaborer un projet d’organisation d’une école de gardiens, » elle avait pour objectif de répondre à un certain nombre de besoins nouveaux : développement des régies, face à la crise du système de l’entreprise générale, essor surtout de l’anthropométrie d’où la présence de Bertillon au sein de la Commission. L’Administration pénitentiaire avait besoin d’agents de plus en plus qualifiés, qu’elle n’avait pas les moyens de recruter en dehors de ses rangs.

 

 

La commission Duflos[7] instituée par arrêté du 29 juin 1893[8] a pour objet d’élaborer un projet d’organisation d’une école de gardiens appelés à recevoir dans les services pénitentiaires un enseignement théorique et pratique, et commente dans son remarquable rapport du 2 août 1893, les causes de la disparition progressive des écoles locales de gardiens, en particulier, le caractère non obligatoire de leur existence : « Comment des chefs d’établissements ne se seraient-ils pas rencontrés ? Qui, non tenus d’ouvrir ou de maintenir une école de gardiens, s’abstinssent d’en établir ou laissassent se péricliter celle qui pouvait exister dans leur maison, pour peu qu’ils n’en fussent pas personnellement partisans, ou qu’il fallût vaincre quelque résistance, ou que l’institution parût être une gêne pour la libre disposition des agents appelés à en bénéficier ? ». La commission de 1893 prenant le contre-pied de la proposition du rapporteur du budget sur la création d’une école unique à Paris, recommande l’institution d’une trentaine d’écoles élémentaires de gardiens et d’une Ecole Pénitentiaire Supérieure. On trouve déjà là le schéma d’un dispositif de formation décentralisée qui sera redécouvert en 1976 par le groupe de travail pénitentiaire animé par l’Agence pour le Développement de l’Education Permanente (A.D.E.P.).

 

Deux arrêtés du président du Conseil, ministre de l’Intérieur en date du 19 août 1893 créent, d’une part, une Ecole Elémentaire de gardiens dans chaque maison centrale, chaque pénitencier agricole et dans les prisons de grand effectif, d’autre part une Ecole Pénitentiaire Supérieure à Paris, à la prison de la Santé. La première école pénitentiaire nationale sera organisée en 1893.

 

La prison de la Santé est donc le berceau de cette première école nationale. Elle a pour but de servir de cours complémentaire aux meilleurs élèves des écoles élémentaires de gardiens ou de compléter l’instruction des gardiens attachés à un établissement où n’aurait pas été ouverte une école élémentaire. Le cours complémentaire de six mois, à raison de six jours de classe par semaine et de quatre heures par jour pour un total de 600 heures. En outre, les élèves se rendent quatre heures par semaine au service anthropométrique dirigé par Alphonse Bertillon.[9]

 

Les chargés de cours sont désignés par arrêté et reçoivent une indemnité. « Les meilleurs des élèves sortis de l’Ecole Pénitentiaire Supérieure pourront être admis sur leur demande à subir l’examen réglementaire imposé à tous les candidats qui désirent entrer dans le personnel administratif. »

 

Le programme d’enseignement des écoles de gardiens est, quant à lui, établi pour une période d’une année, à raison de trois heures par semaine et à jours distincts, soit un total de 150 heures. « La journée du dimanche (une heure ou deux si possible) est consacrée à l’enseignement anthropométrique, à la manoeuvre des pompes à incendie et aux exercices militaires ». Modèle d’un enseignement fractionné sur les lieux de travail, assuré avec le concours de l’encadrement des établissements qui perçoit une indemnité pour cette tâche. La formation décentralisée est en marche.

 

Destinée aux gardiens issus des écoles élémentaires, mais accessible à tous par le biais d’une interrogation, l’Ecole Pénitentiaire Supérieure prépare les gardiens aux examens de commis, de gardien – chef ou de gardien commis greffier. La scolarité dure six mois, à raison de quatre heures de cours par jour, six jours par semaine. L’enseignement de l’anthropométrie (quatre heures par semaine) y est assuré par le docteur Alphonse Bertillon, créateur de l’anthropométrie judiciaire et chef du service de l’identification à la Préfecture de police. L’enseignement comporte également des leçons de français, d’arithmétique, de géographie, de comptabilité et d’économie de la prison.

 

Dans un premier temps, l’Ecole Pénitentiaire Supérieure et les écoles élémentaires ont d’excellents résultats.[10]

 

 

 

 

La circulaire du 22 octobre 1894[11] recommande une certaine coïncidence de période entre la tenue des cours à l’école supérieure et celles des écoles élémentaires de gardiens. Assez rapidement, les difficultés de mise en pratique commencent : dans les établissements où les heures de cours sont prises sur les heures de travail ou de loisirs des élèves, les nécessités immédiates du service prévalent très rapidement. Par ailleurs, à Paris, les méthodes révèlent rapidement des indécisions sur les objectifs de la formation : enseignement général ou pénénitentiaire.

Ces écoles élémentaires furent confrontées à beaucoup de difficultés : manque de personnel enseignant (manque aussi de compétence et de disponibilité des professeurs), problème d’horaires (les cours étaient prévus entre 1 h et 4 h de l’après-midi, après 8 h du soir ou le dimanche), manque de moyens financiers (la charge de ces écoles incombant à l’entrepreneur général). A plusieurs reprises, furent bien évoqués les expériences d’écoles normales, telles celles ouvertes en faveur des agents des colonies de Mettray ou d’Oullins dès la fin de la Monarchie de juillet, ou bien encore l’exemple belge de l’école de gardiens de Louvain, créée par l’inspecteur général Stevens (ancien directeur de la prison de Louvain) dans les années 1860, qui accueillait pour leur formation initiale tous les nouveaux gardiens avant leur affectation. Mais sans qu’aucune décision dans ce sens ne fût prise avant longtemps.

Il faut attendre le 21 février 1901 pour voir apparaître de nouvelles instructions[12] à l’occasion de l’envoi aux directeurs d’établissements d’une circulaire sur le recrutement des élèves de l’école supérieure et du volume « dictées choisies, recueil des extraits des études les plus connues sur les questions pénitentiaires, réunies pour seconder les efforts dans le sens de l’instruction morale des gardiens ». L’Administration centrale joue à l’époque le rôle d’un centre d’animation pédagogique.

 

Soutenue par Monsieur Duflos, directeur de l’Administration Pénitentiaire entre 1893 et 1901, l’Ecole Pénitentiaire pâtit de son départ. Son budget amputé, elle disparaît en 1903, alors que les écoles élémentaires de gardiens périclitent également.

 

En exemple, les députés rejettent le projet du gouvernement de créer dix emplois de gardiens dans les prisons de la Seine destinés, d’une part à compléter l’effectif de Fresnes, d’autre part, à remplacer les gardiens suivant une formation à l’Ecole Supérieure en 1899. La Revue pénitentiaire s’en attriste : « Ce projet a été rejeté, bien à tort. On sait en effet, combien le nombre de gardiens est réduit en France, et combien cela est déplorable, car le détenu se trouve ainsi partiellement sevré des influences salutaires qui devaient s’exercer sur lui. Le régime des prisons cellulaires doit être tout différent de celui des emmurés du Moyen Age »

 

En 1900, Cuche, professeur adjoint à la faculté de droit de Grenoble, dresse le constat accablant de la condition de gardien : « insuffisance lamentable », « nombre excessif d’heures de présence », « traitement dérisoire de 80 francs par mois, que leurs absorbantes fonctions ne permettent pas d’arrondir par de menus travaux pour les particuliers ». Cuche se réjouit cependant de l’existence de l’Ecole Supérieure Pénitentiaire, où les élèves effectuent dorénavant un stage de neuf mois (du 15 novembre au 15 juillet, suivant une circulaire du 10 février 1897 et où vingt-deux agents sont passés en 1898-1899 : « Nous sommes au début d’une période nouvelle, où les modestes fonctionnaires s’apprêtent à jouer un véritable rôle de pasteurs d’hommes. II ne faut plus qu’aucune défaveur s’attache à la mission de protection sociale et de réforme morale qui leur incombe tous les jours plus lourdement ».[13] (Paul Cuche, 1900).

 

Le brave Cuche se fait des illusions car lors de la discussion du budget pénitentiaire à la Chambre des députés le 20 janvier 1902, il est décidé de réduire considérablement le très modeste budget affecté au fonctionnement de l’Ecole Supérieure Pénitentiaire, qui dut fermer ses portes en 1903 …

 

La raison invoquée ne manqua pas de surprendre : fermeture provoquée « par une déviation du programme primitif, sous l’influence de personnalités qui s’étaient imposées pour y venir traiter des matières étrangères aux gestions pénitentiaires » – En fait les élèves gardiens entendent sortir de leur triste condition pénitentiaire, et ils s’ouvrent l’esprit au point d’inviter des conférenciers (en exemple l’ancien communard Jean Allemane, ancien détenu)[14]

 

L’Ecole supérieure fonctionna régulièrement jusqu’aux dernières années du XIXe siècle. Protégée par Duflos, le directeur de l’Administration, animée par l’inspecteur général Camille Granier et encouragée par Renouard, le directeur de la Santé, elle prodiguait un enseignement très ouvert à des agents souvent jeunes et de qualité. Les choses commencèrent à se gâter en 1901, après que le conseiller à la Cour des comptes Duflos eut été remplacé par le préfet Grimanelli, cependant qu’à la Santé le directeur Pancrazi succédait à Renouard. Certains directeurs, blanchis sous le harnais, avaient mal accepté l’arrivée dans leurs établissements de jeunes gradés et commis, dotés, grâce à l’Ecole, d’un bon bagage et d’une ouverture d’esprit certaine. Ils firent pression sur le nouveau directeur, qui ne résista pas beaucoup. Dans une instruction du 21 février 1901, Grimanelli ne s’embarrassait pas de précaution : à ses yeux, les prisons avaient plus besoin de « l’autorité de l’expérience » que de « gardiens-chefs qui n’auraient fait leurs preuves que sur les bancs de l’Ecole » ; aussi, l’accès à l’Ecole pénitentiaire supérieure consista-t-il désormais à « récompenser les meilleurs éléments». Le budget de l’Ecole supérieure fut amputé de 6 000 F dans la loi de finances de 1902, de 3 000 F dans celle de 1905, avant d’être carrément supprimé en 1907. L’Ecole pénitentiaire avait réussi à former 16 promotions d’élèves, elle devait laisser dans les consciences un souvenir fait de beaucoup de regrets. Les directeurs d’établissement ne se contentèrent pas de saboter l’Ecole supérieure, sous le prétexte officiel qu’elle prodiguait « plus d’enseignement général que d’enseignement pénitentiaire, » ils s’en prirent aussi aux écoles élémentaires ».

 

« Dès 1910, le préfet Grimanelli ayant été remplacé dans l’intervalle par Schrameck, l’homme lige de Clemenceau, l’Inspection générale établissait un triste bilan : « Le niveau intellectuel des gardiens de prison n’est pas, au point de vue de l’instruction, très supérieur aujourd’hui à ce qu’il était avant 1893 ». Et l’inspection de mettre le doigt sur le cœur du problème : « Rien n’est plus désirable que de donner à ce personnel une instruction professionnelle et générale qui fasse des agents les égaux de certains détenus. Il arrive, en effet, trop fréquemment, que, dans les services confiés aux détenus que l’on dénomme « comptables » ou « écrivains » sous la prétendue surveillance des gardiens, le gardien est moins instruit, moins intelligent que le détenu, et que, si l’on veut avoir des renseignements précis, c’est le détenu qu’il faudrait, sinon interroger directement, du moins, écouter quand il prend la parole, pour parer aux explications hésitantes ou erronées de l’agent pénitentiaire. » »

 

La position de l’inspection générale, fleuron de l’Administration pénitentiaire, ne devait jamais varier sur ce point.

 

Sur cette première expérience de formation des personnels pénitentiaires, les personnalités appelées à juger et à contrôler le service des anciens élèves devenus surveillants-chefs sont unanimes à reconnaître qu’ils ont constitué pour l’administration un cadre excellent.

 

En 1912, furent mises en place des conférences à destination des surveillants des colonies publiques, dont les résultats furent, selon l’inspection générale, « insignifiants. » Aux conférences succédèrent, en 1928, des « causeries, » cependant qu’un mémento était distribué à chaque agent à partir de 1921. Mais la situation demeurait catastrophique : « Les connaissances générales font souvent défaut aux jeunes surveillants. Comment se résout le problème de leur formation professionnelle ? Si dans les maisons centrales, les premiers surveillants étaient plus généralement à la hauteur de leur tâche, ils pourraient suppléer le surveillant-chef dans cet apprentissage. » Aussi décida-t-on de rouvrir, sous le contrôle de l’Inspection générale, l’Ecole pénitentiaire supérieure. Dans l’intervalle, Fresnes était devenue prison modèle[15], et c’est dans ses murs que trouva à s’abriter la nouvelle Ecole supérieure.

 

 

 


 

 

[1] C. CARLIER

 

[2] Code des prisons, tome IV, page 439.

 

[3] Article 20 de la brochure 1967, la sélection et la formation du personnel de surveillance subalterne des établissements pénitentiaires.

 

[4] Code des prisons, tome IV, page 384.

 

[5] Code des prisons, tome VI, page 215.

 

[6] Bulletin de la Société générale des prisons, 1892, page 649.

 

[7] Cette commission comprenait les principaux responsables de l’administration centrale, plus le directeur de Melun et Bertillon, le chef du service anthropométrique de la Préfecture de police.

 

[8] Code des prisons, tome XIX, page 301.

 

[9] A. BERTILLON se fit d’abord remarquer en imposant une photographie typiquement policière : de face, de profil et de trois quart. Issu d’une famille de naturalistes et de statisticiens, Bertillon entra en 1879 comme auxiliaire à la Préfecture de Police de Paris. Parallèlement à ses recherches sur la photographie, il chercha à élaborer un système infaillible d’identification. Sa réussite fut concrétisée en 1893 par la création d’un Service de l’identité judiciaire, dont il prit la direction, et où il fit pratiquer l’anthropométrie, technique de son invention, consistant à mesure les membres des condamnés de plus de 20 ans (arrêt de croissance). La dérive du système fut de glisser de la prévention et de la répression de la récidive à la recherche des types de criminels, dans le prolongement de la physiognomie (le caractère d’après le visage), de la phrénologie (caractère d’après la forme du crâne) et des théories pénales de Lombroso. L’affaire Dreyfus lui ôta tout crédit scientifique : se prétendant graphologue, il déduisit la culpabilité de Dreyfus du fait qu’on ne reconnaissait pas son écriture sur le bordereau et qu’il l’avait donc falsifiée ! L’anthropométrie, qui avait pourtant eu un succès international, fut abandonnée en 1903 au profit de la dactyloscopie (étude des empreintes digitales), inventée par l’anglais Galton (qui inventa aussi le mot « eugénisme »…

 

[10] J.PINATEL, Traité élémentaire de science pénitentiaire et de défense sociale, page 173.

 

[11] Code des prisons, tome XIV, page 481.

 

[12] Code des prisons, tome XVI, page 33.

 

[13] P. CUCHE en 1900.

 

[14] J.ALLEMANE né au village de Boucou en Haute Garonne, le 25 août 1843, mort à Herblay en Seine et Oise le 6 juin 1935, républicain sous l’Empire, communard déporté à la Nouvelle Calédonie, a donné son nom à une tendance du mouvement ouvrier français renaissant. Il s’adapta difficilement à l’unité et vécut assez pour survivre longtemps à sa rupture en 1920. (Congrès de Tours)

 

[15] Ch. CARLIER, J. SPIRE, F. WASSERMAN, Fresnes, la prison, Ecomusée de Fresnes, 1990, 150 p.

 

 

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